EDITORIAL : Un engagement sous d'autres formes
Après neuf années passées au comité de la FICD, à vivre de riches rencontres et des échanges passionnants, j’ai décidé de me retirer. Je profite de cette occasion pour remercier toute l’équipe de la FICD, son secrétariat, ses commissions et ses membres pour l’activité enrichissante que j’ai pu vivre. Mon engagement envers la coopération au développement reste entier, mais se fera sous d’autres formes.
Si la participation démocratique fonctionne bien en Suisse, la Suisse ne doit pas pour autant s'enorgueillir plus qu’il ne faut. On entend de plus en plus, dans l'espace public et sans gêne, des discours xénophobes. S'affirmer fiers et heureux de vivre en Suisse est chez certains lié à un message suggérant que les autres pays sont moins "bien", que les suisses seraient quelque part "supérieurs". Si je suis très contente de vivre en Suisse et y vois certains avantages, je serais contente de vivre aussi dans les autres pays, qui ont chacun, comme la Suisse, des avantages et des désavantages. Rappelons tout de même qu'une partie de la richesse de la Suisse s'est construite, et se construit encore, sur le dos d'autres personnes, d'autres pays. Rappelons l'impact de certaines entreprises basées chez nous, de personnes ou de comptes en banques, qui contribuent à déstabiliser d'autres pays et empêcher la construction de bases démocratiques plus solides. Dans notre fonctionnement interne, tout n'est pas vert non plus. Je ne veux pas faire une liste complète, mais insister, compte tenu du contexte, sur le domaine de la santé. L'accès à la santé n'est pas équitable chez nous, les coûts que cela représente pour les ménages sont répartis de manière totalement inégale. Nous ne formons pas assez de personnel médical, médecins, infirmières et infirmiers et autres. Nous sommes ainsi dépendants des pays voisins, dont les collectivités publiques paient la formation de personnel dont nous profitons finalement, et eux font venir les médecins de leurs pays voisins, de sorte à ce que, plus ou moins directement, nous enlevons une main d’œuvre formée et essentielle des pays les plus pauvres. Pour ensuite, dans notre marge de manœuvre humanitaire, essayer d’arrondir quelque peu les contours et améliorer un peu notre conscience.
C’est simplifié et imagé, et je ne veux en aucun cas minimiser l’importance des ONG actives, car elles font un travail important et indispensable, qui aide directement des personnes. Mais j’ai parfois l’impression que cela reste un sparadrap et ne règle pas le problème de fond. Ceci pour dire que, dans le domaine sanitaire, comme dans d’autres, la Suisse a beaucoup, beaucoup à apprendre des autres pays, d'autres exemples.
L'humanité presque entière a été frappée par une pandémie récemment. Dans un certain sens, cette pandémie nous a un peu rapprochés. Pour les pays du Sud, les maladies infectieuses sont fréquentes et représentent une importante cause de mortalité. Dans les pays occidentaux, on a presque oublié ce que c'était. Mis à part la grippe et le HIV, ce terme est quasiment absent de la stratégie de santé du Conseil fédéral. Pour une fois, riches et pauvres, Nord et Sud, se sont retrouvés, en tant qu'humains, hôtes de ce petit reprogrammateur de cellules. On aurait pu croire un moment que cela aurait permis de nous rapprocher plus, donner un élan de solidarité internationale, une lutte mondiale et coordonnée des potentielles victimes, mais non. Les vaccins étaient produits par le savoir public mais rapidement privatisés, distribués là où ils pouvaient être achetés au meilleur prix, plutôt que là où le besoin était le plus grand.
Durant une de mes campagnes électorales, un citoyen désillusionné m'a dit: "mais vous y croyez, vous, qu'on peut changer quelque chose?". Cette question m'a tourné dans la tête durant un moment. "Est-ce que j'y crois?". La foi a cela d'intéressant, qu'elle implique qu'on ne peut prouver la chose, sinon ce n'est plus un acte de croyance mais quelque chose de prouvé. Est-ce que j'ai la foi, est-ce que mon engagement en tant que citoyenne impliquée, ou politicienne, peut changer quelque chose ? Ou est-ce mon besoin, égoïste, d'avoir l'impression de devoir faire quelque chose pour me donner bonne conscience ? Est-ce que vous avez la foi que vous, toutes et tous, engagé·e·s pour un avenir un peu plus juste, dans vos fonctions et engagements respectifs, vous allez réellement amener ce changement que vous prônez ? C'est peut-être le manque de foi, ou ce besoin de rationaliser, qui amène cette tendance à fixer des indicateurs, des objectifs mesurables, à court terme, pour prouver qu'effectivement nos actions mènent quelque part. Mais est-ce qu'une vraie solidarité internationale est possible ? Est-ce qu'on verra un jour une couverture santé universelle ? Je pense que petit à petit, avec les petites pierres posées par toutes les personnes engagées, citoyennes et citoyens, organisations, politiques, nous construisons le chemin !
Maurane Riesen
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