Par Stéphane Berdat, Chef du service de la coopération de la République et Canton du Jura – www.rcju.ch.
Géographe de formation, spécialiste d’économie régionale et de transports, Stéphane Berdat a pris, il y a plus de 20 ans, les rênes du Service cantonal de la coopération, en premier lieu pour y développer les relations avec les régions voisines, de Suisse et de France. Il y a « hérité » de la problématique de l’aide au développement, notamment le suivi des projets cantonaux du Cameroun. Pour le bulletin de la FICD, Stéphane Berdat revient sur la genèse du programme africain et détaille l’avenir de ce projet.

Pouvez-vous nous décrire la genèse du projet Cameroun, ses différents volets, ses objectifs, les bénéficiaires du projet ?
L’intervention du Jura au Cameroun a débuté, il y a plus de 20 ans, suite à une mission de parlementaires jurassiens à Yaoundé. Le Canton a démarré son action par le secteur de la santé puis l’a complétée, quelques années plus tard, dans le secteur du développement agricole. Les bénéficiaires des projets sont clairement les populations des régions concernées.
Dans le domaine sanitaire, l’intervention du Jura concerne la mise en œuvre des soins de santé primaire dans trois départements de la Province du Centre du Cameroun, couvrant une population de 400’000 habitants, sur un vaste territoire de brousse. En conformité avec la politique sanitaire du Cameroun et en partenariat avec le Ministère concerné, le projet vise l’amélioration de la santé des habitants de cette zone, avec un accent particulier pour les plus démunis. Les résultats obtenus à ce jour sont considérés comme exemplaires par les autorités camerounaises qui les ont transposés dans d’autres régions du pays.
Dans le domaine du développement rural, l’intervention du Jura concerne le soutien à l’économie rurale dans un département de la Province du Centre du Cameroun, par la création d’un Institut agricole dédié plus spécialement à la promotion de l’entreprenariat agricole. Cet institut agricole accueille plus de 500 étudiants. Il est aujourd’hui dirigé par un Conseil d’administration présidé par le Ministre camerounais de l’agriculture et qui compte en son sein l’Ambassadeur de Suisse au Cameroun. A l’initiative des autorités camerounaises, les formations reliées à l’entreprenariat agricole seront prochainement étendues, selon des modalités à définir, à l’ensemble de la région du Centre, voire dans les régions voisines.
Quels sont les particularités et les intérêts à mener un projet de coopération «d’Etat à Etat» ?
L’implication des cantons dans l’aide publique au développement est un sujet d’actualité au niveau de la Confédération et de la DDC. Etant donné les vastes compétences dont les cantons disposent dans des domaines clés du développement, tels la formation ou la santé, ils sont naturellement à même d’en relever les défis. Si l’on prend en compte l’expérience jurassienne au Cameroun, on peut identifier les intérêts et particularités suivants dans la coopération « d’Etat à Etat » : au niveau du travail sur le terrain, la relation au niveau étatique sert manifestement les intérêts des populations concernées par les projets. En effet, ces derniers sont couverts par des accords liant le Gouvernement de la République du Cameroun au Conseil fédéral, agissant au nom du Jura. Ces accords leur assurent une forme de protection, de même qu’une grande visibilité et un engagement clair des autorités nationales camerounaises. Les exemples qui montrent la réalité de cet engagement et dont profitent les populations ne manquent pas. Il est parfaitement évident qu’en dehors d’une action étatique, jamais le Gouvernement camerounais ne s’engagerait de la sorte pour des projets de taille aussi modeste.
Il est par ailleurs intéressant de constater qu’en Afrique l’action du Jura et celle de la Confédération se confondent. Au Cameroun, les projets jurassiens sont assimilés à des projets confédéraux. Cela est d’autant plus important que la coopération suisse n’est pas présente sur place. Aujourd’hui, les autorités fédérales encouragent très ouvertement le Jura à poursuivre un engagement qui sert les intérêts de la Suisse, en la positionnant de manière positive dans un pays important pour notre diplomatie et sa stratégie de maintien de la paix. A un autre niveau, on observe que, dans les cantons impliqués directement dans l’aide au développement, les opinions publiques sont plus favorables qu’ailleurs à ce type de politique. En cette période marquée par une tendance forte au repli sur soi, l’argument n’est pas à négliger.
Quels sont les impacts durables observés depuis le début du projet ?
Il est aujourd’hui indéniable qu’au regard des sommes en jeu l’impact des projets jurassiens est tout à fait remarquable. Il est reconnu, en Suisse comme au Cameroun.
Cependant, dans un monde en perpétuel mouvement, et qui plus est dans une région du monde marquée par le sous-développement, la notion de durabilité est très approximative, sauf à être extrêmement prétentieux. L’évolution des technologies et des contextes politiques et sociaux requière des ajustements constants et il n’est pas d’acquis qui ne soient une fin en soi. Ils ne sont en définitive que les étapes d’un processus extraordinairement vaste auquel ils doivent constamment être reliés. Dans ce contexte, et compte tenu des moyens à disposition, le canton du Jura a choisi d’inscrire son action dans la durée, pour agir de manière constructive et permanente sur les acquis intermédiaires des projets. Au final, ce qui s’est véritablement inscrit dans la durée, c’est le respect que l’engagement à long terme du Jura et les résultats obtenus suscitent au sein des populations et autorités concernées.
Quelles sont les perspectives d’autonomisation du projet Cameroun et quels sont les axes de développement pour l’avenir ?
La notion d’autonomisation renvoie indirectement à la nécessité, pour la partie camerounaise, de s’affranchir d’une forme de tutelle jurassienne. Les projets au Cameroun ont été construits sur une logique partenariale, en associant des autorités et des experts, au Nord comme au Sud, engagés dans des projets exigeants, pour lesquels les apports des uns et des autres se complètent et se « fertilisent ». Dans ce contexte, l’autonomisation totale est même un non-sens. Au plan financier, les domaines et sous-projets ayant fait l’objet d’une participation jurassienne ont varié avec le temps, de même que leur portée géographique. Ces évolutions, à l’interne des projets, ont permis de maintenir les partenariats sur des bases dynamiques, d’élargir les champs d’activités, tout en assurant et vivifiant les acquis des projets.
Les phases de programmation en cours se terminant à fin 2017, les débats sur l’avenir des projets ne sont pas encore véritablement ouverts. La seule certitude est qu’il appartiendra prioritairement aux autorités et partenaires concernés de définir les axes de développement.

Mme la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga en visite à l’Institut agricole d’Obala. ©IAO
Lors de sa visite d’Etat au Cameroun, Mme Sommaruga, accompagnée par M. Gattiker, Secrétaire d’Etat aux migrations, a inscrit à son programme une visite de l’IAO. Elle a été reçue par le Ministre camerounais de l’agriculture, par ailleurs président du Conseil d’administration de l’Institut, et elle était accompagnée de l’Ambassadeur de Suisse au Cameroun, qui est aussi membre du Conseil d’administration de l’IAO. Impressionnée par ce qu’elle a découvert, Mme Sommaruga s’est réjouie de l’engagement du canton du Jura au Cameroun et a encouragé les partenaires à poursuivre leur collaboration.