Début juillet, en déplacement au Cameroun dans le cadre de la 51ème Session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), les représentants·es de la Section jurassienne de l’APF, M. Pierre-André Comte, président de la Section, M. Fabrice Macquat, président du Parlement, Mme Karine Génesta-Nagel et M. Fabien Kohler, secrétaire et trésorier de la Section, accompagnés de M. le Conseiller d’Etat Charles Juillard, ont visité, sur proposition de la Fédération interjurassienne de coopération et de développement, l’Institut agricole d’Obala, soutenu depuis plus de vingt ans par le canton du Jura. Formation agricole, autonomie, entrepreneuriat et échanges de compétences : Pierre-André Comte et Fabrice Macquat reviennent sur une coopération dont ils saluent les résultats, tout en appelant à mieux la faire connaître dans le Jura.

Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte s’est déroulée votre visite à l’Institut agricole d’Obala (IAO), au Cameroun ?
Pierre-André Comte (PAC) : C’était à l’occasion d’une réunion plénière de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), à laquelle participait la section jurassienne, à Yaoundé. Nous avons souhaité nous rendre à Obala pour voir l’évolution de ce projet de coopération. Nous avons d’abord été reçus à l’ambassade de Suisse, où nous avons pu rencontrer les responsables du projet.
Fabrice Macquat (FM) : Effectivement, comme la session de l’APF se déroulait à Yaoundé pendant quasiment une semaine, l’idée d’aller à Obala est venue assez rapidement. Nous avons ensuite pris les différents contacts nécessaires pour organiser la visite. Nous étions accompagnés notamment de Charles Juillard, conseiller aux États du Jura, de Christine Bulliard-Marbach, conseillère nationale de Fribourg, ainsi que de députés du canton du Valais. À cette occasion, nous avons appris que le Valais avait des contacts avec Obala, notamment à travers son institut de formation école d’agriculture de Châteauneuf.
Vous, Monsieur Comte, vous aviez déjà eu l’occasion d’y aller ?
PAC : Non, c’était ma première fois au Cameroun, même si j’avais depuis longtemps l’intention de m’y rendre. Au lancement de ce projet il y a bientôt 25 ans, j’étais président de la Commission de la coopération, dans un contexte où le canton du Jura était très engagé dans la coopération internationale et l’aide au développement. Ce projet m’intéressait particulièrement parce qu’il est lié à l’histoire de notre canton. Louis Djié, qui le dirige, avait lui-même bénéficié d’un soutien jurassien pour ses études, par l’abbé Jacques Oeuvray. C’est un bel exemple de ce que peut produire une aide personnalisée : permettre à quelqu’un de se former, puis de mettre ses compétences au service de son pays. Le canton du Jura appuyait alors plusieurs projets, notamment dans la santé primaire et la radio locale. Pour moi, c’est tout le sens de la coopération : transmettre des compétences pour permettre à celles et ceux qui en bénéficient de contribuer ensuite au développement de leur propre pays.
Monsieur Macquat, était-ce important, pour vous, d’aller visiter ce projet ?
FM : Je n’ai pas l’historique du projet comme Pierre-André Comte, mais, en tant que parlementaire (NDLR : président du Parlement jurassien) et professionnel de la formation, j’ai été frappé par son caractère très concret. Quand on parle des projets soutenus par la Fédération interjurassienne de coopération et de développement au Parlement, cela peut parfois sembler abstrait. Là, nous avons pu voir directement ce que représente le soutien du canton du Jura : un centre de formation agricole, des jeunes qui se forment et un projet qui fonctionne sur le terrain.
Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappés ?
FM : Ce qui m’a frappé, c’est l’ampleur du centre et la diversité des formations. Je pensais qu’il s’agissait essentiellement de cultures et d’élevage, mais le projet est beaucoup plus diversifié, avec notamment l’élevage de poissons, les poussins, la production de produits artisanaux et locaux et différents projets agricoles.
PAC : Il faut rappeler que, dès le départ, le canton du Jura et le Service de la coopération se sont préoccupés du suivi. Il fallait s’assurer que l’argent attribué soit effectivement utilisé pour le projet. À l’époque, le canton consacrait beaucoup plus de moyens à la coopération. Année après année, cette participation a malheureusement diminué. Pour moi, l’IAO démontre pourtant qu’une coopération bien pensée, avec des partenaires sérieux, peut être extrêmement efficace.
Avez-vous pu prendre conscience des résultats obtenus ?
FM : Oui. Je ne me rendais pas compte de l’ampleur de l’institut. Nous avons découvert un véritable centre de formation avec plusieurs niveaux et plusieurs domaines. Les résultats sont impressionnants compte tenu des moyens disponibles. On pourrait certainement encore améliorer les infrastructures. Certains bancs utilisés dans les salles de classe viennent d’écoles jurassiennes qui les ont envoyés il y a plusieurs décennies. Ce n’est pas une question de luxe, mais simplement de permettre aux étudiants et aux étudiantes de travailler dans de meilleures conditions. Nous sommes très loin du confort de nos étudiants jurassiens et suisses !
PAC : Je pense que ce projet est aussi remarquable parce qu’il est devenu progressivement autonome. La coopération ne consiste pas simplement à verser de l’argent indéfiniment. Il faut permettre à un projet de se développer et de devenir suffisamment solide pour fonctionner.
Quels ont été les principaux sujets de discussion avec les responsables sur place ?
FM : Nous avons beaucoup parlé de la manière dont le financement est utilisé concrètement. On voit que les moyens vont directement au projet et aux personnes formées. Nous avons également beaucoup parlé de diversification. L’objectif n’est pas de dépendre d’une seule activité, mais de développer plusieurs filières afin de rendre les personnes formées plus autonomes. La place des femmes dans l’entrepreneuriat agricole a également été mise en avant.
Qu’est-ce qui vous a particulièrement réjoui ?
PAC : Ce qui m’a particulièrement réjoui, c’est de voir le drapeau jurassien sur place. Cela montre que le projet lancé par le canton du Jura a une histoire et une identité. Mais surtout, le projet a grandi. D’autres partenaires sont venus participer à son financement. C’est une preuve que l’initiative du Jura a permis de créer quelque chose qui dépasse largement notre propre contribution. Je trouve regrettable que ce type de réussite soit aussi peu connu chez nous. Si les citoyens et les citoyennes savaient concrètement ce que produit cette coopération, ils auraient probablement une autre perception de l’aide au développement.
FM : Je partage ce constat. L’Institut d’Obala est largement méconnu du grand public jurassien. Pourtant, le lien avec l’agriculture et la formation pourrait vraiment parler aux Jurassiens et aux Jurassiennes. C’est quelque chose de concret : on forme des jeunes, des entrepreneuses et des entrepreneurs et on leur permet de développer leurs propres activités.
Quels enjeux liés à l’agriculture et à la formation camerounaises avez-vous retenus ?
PAC : Le Cameroun, comme beaucoup de pays africains, est exposé à des aléas climatiques importants. Il est donc essentiel de permettre aux populations de produire leur alimentation et de développer leur économie de manière autonome. Pour moi, aider quelqu’un à se former, puis lui permettre de retourner dans son pays et de transmettre ses connaissances, c’est le véritable sens de la coopération. C’est une responsabilité morale, mais aussi une manière très concrète de favoriser le développement.
Avez-vous identifié des expériences qui pourraient être intéressantes à ramener dans le Jura ?
PAC : Je me suis notamment demandé s’il serait possible de développer davantage les échanges d’étudiants ou de professionnels. Je pense que des agricultrices et agriculteurs jurassiens pourraient aussi beaucoup apprendre en allant voir ce qui se fait à Obala (NDLR : des échanges entre jeunes en formation ont été menés avec le soutien de l’organisation Movetia).
FM : Je pense que les échanges peuvent fonctionner dans les deux sens. Les Jurassiens et les jurassiennes pourraient voir comment on travaille avec des moyens plus rudimentaires et constater qu’il est possible de réaliser de très bonnes choses avec peu de ressources. Il existe aussi des points communs autour des produits locaux et de la vente directe. Au Cameroun, il y a notamment le cacao et le café. Il serait intéressant de réfléchir à la manière de mieux valoriser ces matières premières localement plutôt que de principalement les exporter. Nous avons aussi vu les laboratoires qui sont en train d’être développés grâce au soutien de la FICD. Cela montre une volonté de monter en gamme et de valoriser davantage les productions locales.
Avez-vous discuté de futurs projets ?
FM : Nous n’avons pas évoqué de projet précis, mais la question du développement économique est importante. Il est intéressant que les jeunes formé·e·s puissent ensuite devenir entrepreneurs·ses et créer leur propre activité agricole. La formation doit permettre non seulement de trouver un emploi, mais aussi de devenir indépendant·e.
PAC : Il faudrait également réfléchir davantage aux relations économiques et à la manière dont le Jura ou la Suisse pourraient contribuer à la valorisation des productions locales.
Qu’est-ce qui vous donne confiance dans la poursuite du projet ?
FM : Un élément essentiel est que le centre n’est plus simplement un projet dépendant entièrement de financements extérieurs. Il a développé une certaine autonomie et une capacité d’autofinancement. C’est là que l’on voit l’importance du soutien initial du canton du Jura. Il faut parfois oser prendre un risque et investir pour lancer un projet. Mais l’objectif doit ensuite être de lui permettre de devenir autonome.
PAC : C’est pour moi la démonstration qu’une coopération intelligente, bien pensée et menée avec des partenaires sérieux peut être très féconde. Et nous avons la chance d’avoir un directeur efficace sur place. Louis Ndjié connaît très bien son pays et dispose de relations importantes. Le projet n’a rien de paternaliste : il s’agit d’une aide qui a permis de lancer une dynamique et qui produit aujourd’hui des résultats.
Quand vous êtes revenus du Cameroun, qu’avez-vous raconté à vos proches ?
PAC : J’ai raconté que c’était formidable. Vous savez, j’ai fait récemment une petite « conférence » devant une dizaine d’amis. Nous avions un rendez-vous , qui ne concernait pas directement la coopération, mais nous en avons parlé et j’ai présenté ce projet. On m’a dit : « C’est quand même invraisemblable qu’on ne le sache pas ! » Si on expliquait cela encore davantage, on aurait une tout autre vision de la coopération.
FM : Moi aussi, les réactions ont été très positives. On se rend vraiment compte de la réalité quand on se rend sur place. Beaucoup de gens ne connaissent pas l’existence de cet institut. Dans le Jura, les gens connaissent bien la Fondation rurale interjurassienne et Courtemelon. Lorsqu’on fait le lien entre ce que l’on connaît ici et ce qui est réalisé à Obala, cela devient beaucoup plus concret pour eux.
Ce modèle vous paraît-il reproductible dans d’autres régions du monde ou dans d’autres domaines de coopération ?
FM : Oui, certainement. Ce qui me paraît particulièrement intéressant, c’est le lien entre coopération et formation. Il y a un adage qui dit qu’il vaut mieux apprendre à pêcher que donner du poisson. La formation permet de créer quelque chose qui perdure. Les personnes formées peuvent ensuite transmettre leurs connaissances à leur tour. Il faut toutefois veiller à ce que ces formations restent accessibles au plus grand nombre. Si les financements diminuent et que les coûts de formation augmentent trop, on risque de créer une formation réservée à une élite. Le modèle de formation duale suisse est également intéressant. À Obala, certaines formations s’en inspirent déjà. Ce modèle pourrait peut-être être développé dans d’autres secteurs, comme l’artisanat, la construction ou la menuiserie.
Qu’attendez-vous de la FICD pour la suite de ce projet ?
FM : Pour moi, il faut au minimum maintenir le soutien actuel à Obala. Mais il faut aussi garder à l’esprit que la FICD soutient plusieurs projets et qu’il faut donc faire des choix. Cette visite nous a permis de mieux connaître celui-ci. Nous aurions donc naturellement tendance à vouloir le soutenir, mais il faut aussi continuer à découvrir les autres projets. Je pense surtout qu’il faut mieux communiquer sur ce qui est réalisé. Les parlementaires connaissent parfois le nom de la FICD sans savoir concrètement ce qu’elle fait. Des visites ou de courtes présentations auprès des groupes parlementaires pourraient être utiles.
PAC : Qu’elle continue à le soutenir et qu’elle contribue à sa modernisation. Ce projet devrait particulièrement les intéresser. Pour ma part, je compte en parler dans le rapport que je présenterai sur la session de l’APF à Yaoundé. Je veux expliquer concrètement à mes collègues ce que nous avons vu.
Si vous deviez expliquer en quelques mots aux Jurassiens et Jurassiennes en quoi le soutien du canton à ce projet est pertinent, que leur diriez-vous ?
FM : Je leur dirais que ce projet montre concrètement ce que peut produire la coopération. Ce n’est pas simplement envoyer de l’argent. Il y a eu un accompagnement, un suivi, une collaboration avec de véritables partenaires et, surtout, des résultats que l’on peut constater sur place. Ce sont des personnes qui sont formées, qui acquièrent des compétences et qui peuvent ensuite développer leur propre activité. Les montants engagés par le canton du Jura ne sont pas mirobolants, mais ils permettent d’obtenir des résultats importants. À mon avis, il faut donc maintenir ce soutien, voire l’augmenter si cela est possible. Et surtout, il faut montrer aux citoyennes et aux citoyens que cet argent est utilisé à bon escient et qu’il bénéficie réellement aux personnes auxquelles les projets sont destinés. C’est cette dimension concrète qui, selon moi, justifie pleinement le soutien du canton du Jura.
