Par Bruce Rennes, Responsable de projets de la FICD – www.ficd.ch.
« Si vous, les associations, vous avez investi une somme d’argent, moi je la multiplie par le nombre d’années que cet établissement aura vécu et par le nombre d’enfants qu’il aura hébergé », intervient Mohammed Mourchid. Au nom des habitants, cet élu de la commune d’El Hammam improvise un discours enthousiasmant.
Ce samedi 18 septembre 2015, nous inaugurons la maison d’accueil de Bouchbel, un internat construit dans le Moyen Atlas, au Maroc. Une construction qui adoucira la vie de nombreux enfants, pour qui le chemin de l’école est un véritable périple. Ce projet a été mené par l’association CormoAtlas, de Cormoret, et son partenaire local, l’Association Tighza Atlas de Développement. Il est soutenu par la FICD, via des fonds du Canton de Berne et de la Confédération. Mandaté par le Comité de la fédération pour la représenter à cette inauguration, le secrétariat est parti à la rencontre des acteurs du projet et plus particulièrement des bénéficiaires.

Rencontre avec les familles Nouhy et Miame, bénéficaires de l’ATAD et de CormoAtlas. ©Bruce Rennes
Le 4×4 de l’AssociationTighza Atlas de Développement (ATAD) abandonne la route bitumée pour s’engager sur une petite piste en terre. Le paysage se resserre, le relief est davantage vallonné. Nos guides, Rachid Chergui et Ahmed Boukbir, les deux secrétaires généraux de l’ATAD, nous conduisent à la rencontre de bénéficiaires du projet. Un périple de quelques kilomètres qui esquisse les contours des difficultés rencontrées par les élèves ; le genre d’itinéraire qui invite à la réflexion sur le courage nécessaire pour se rendre à l’école afin de saisir une chance de se façonner un avenir moins précaire.
Nous remarquons quelques habitations isolées aux alentours de la piste. Des constructions fragiles, de bien faibles remparts contre les intempéries. Notre véhicule traverse plusieurs rivières. En cette période de l’année, les cours d’eau sont secs. « Les habitants creusent des puits autour de leur maison pour trouver de l’eau. Lorsqu’une poche d’eau est sèche, ils creusent un nouveau puits », explique Rachid.
Notre véhicule s’immobilise à cinq cents mètres de l’objectif, la dernière partie du trajet s’effectue à pied. Le temps est orageux. Nous prenons un petit chemin rocailleux, légèrement escarpé. Parvenus au sommet d’une colline, nous distinguons notre destination finale. Le sentier file vers un ensemble d’habitations construites de paille et de terre pour les murs, de bois et de plastique pour le toit.
Arrivés à proximité des maisons, nous sommes accueillis par un homme vêtu d’une djellaba bleue. Il est très vite rejoint par le reste de la famille. Parmi les enfants, on ressent un mélange de curiosité et de crainte. Trois familles demeurent ici : les deux frères Nouhy, avec femmes et enfants, et leurs voisins, la famille Miame. Elles vivent de l’élevage et de l’agriculture. Nos hôtes ne parlent que le berbère ; nos accompagnateurs assurent la traduction. Quatre des filles de la famille Nouhy seront hébergées dans l’internat de Bouchbel. Le garçon, Youssef, lui, est déjà pensionnaire de la maison d’accueil de Tighza. Pour cela, les enfants parcourent cinq kilomètres à pied pour se rendre jusqu’au bord de la route principale. Là-bas, un autobus de l’ATAD les attend pour les conduire à l’école.
Jusqu’à trois heures de marche par jour
Trois heures de marche quotidienne sont nécessaires pour effectuer l’aller-retour. Un trajet éprouvant, avec de nombreux obstacles. Si les cours d’eau sont asséchés l’été, ils deviennent dangereux l’hiver. Les deux rivières qui croisent le chemin des enfants forment une sorte de delta infranchissable lorsqu’elles débordent et se métamorphosent en un torrent d’eau et de boue. Le chef de famille raconte « L’hiver la route est dangereuse. Au retour de l’école, s’il y a beaucoup d’eau, les enfants sont bloqués. Nous nous arrangeons alors avec les voisins pour qu’ils dorment chez eux. »
« Ils nous invitent à prendre le thé », traduit Rachid. L’hospitalité marocaine n’est pas un vain mot. Nous retirons nos chaussures avant de pénétrer à l’intérieur de l’habitat. Nous nous asseyons sur le tapis, autour d’une petite table. Notre hôte apporte une carafe d’eau chaude et en verse le contenu sur nos mains pour les laver. Cette invitation est une véritable romance pour nos papilles gustatives : de l’huile d’olive, du miel, des œufs, du pain, des baghrirs (crêpes) et des gâteaux. Tout en dégustant les plats, l’entretien reprend. Notre hôte s’en remet à Dieu pour la future organisation familiale et notamment pour garder le troupeau en l’absence des enfants : « Nous savons qu’il faut sacrifier le présent pour préparer l’avenir de la famille, explique-t-il. Le plus important, c’est l’éducation des enfants. » La douceur de ses mots et de ses gestes laisse entrevoir un sentiment apaisé. Il est rassuré de savoir les enfants en sécurité à l’internat.

Rachid Chergui et Ahmed Boukbir, secrétaires de l’ATAD, devant la maison d’accueil de Bouchbel. ©B. Rennes
Nous reprenons la route. A la lueur des informations reçues lors de cet entretien, le retour est l’occasion de se préoccuper une nouvelle fois des difficultés du chemin de l’école. Des heures de marche sur un sentier caillouteux, avec de mauvaises chaussures, le froid de l’hiver, la chaleur étouffante de l’été et les dangers liés aux conditions climatiques. Mais, dans nos conversations, aucune plainte, un sourire solidement accroché au visage et une foi inébranlable.
A présent, l’orage gronde. Les premières gouttes de pluie s’écrasent sur le sol. Abrités sur une terrasse de café, Rachid nous résume la situation : « Les familles n’imaginent pas qu’il est plus facile de vivre ici que de rejoindre les bidonvilles. En ville, les ruraux n’ont pas de métiers pour leur permettre de survivre. A la campagne, malgré les difficultés, ils peuvent vivre de l’élevage, de l’agriculture ou du tourisme. L’amélioration des conditions de vie des populations du Moyen Atlas ne passe pas par l’exode, mais bien par le développement des zones rurales, en facilitant l’accès à l’éducation des filles et des garçons. »
Un internat au cœur d’une région rurale
La maison d’accueil de Bouchbel est le quatrième complexe construit et géré par l’ATAD. Le choix de son emplacement n’est pas le fruit du hasard. Le bâtiment est construit au cœur d’une zone dont l’activité principale est l’élevage, synonyme de transhumance et donc de déplacements réguliers. « Cet établissement assurera aux enfants la stabilité et la quiétude nécessaire pour lancer sur de bonnes bases leur scolarité », explique Mohamed Mourchid, un élu de la commune. « J’ai le grand espoir que cet établissement donnera des cadres qui honoreront la région. » Il conclut sur l’importance de l’égalité entre les filles et les garçons, sur l’importance du rôle de la femme « la femme marocaine est en train de bosser pour avoir sa place ! »
Dans les faits, l’internat n’est pas terminé. Initialement prévu pour cent soixante élèves, les besoins ont été réévalués, pour atteindre le chiffre de deux cent soixante internes. Ainsi, les financements vinrent à manquer pour concrétiser l’ensemble du projet. Toutefois, l’essentiel est là : un internat pour les filles et les garçons, un réfectoire et des sanitaires. Cette première tranche occupe 1’100 m2 sur les 2’400 m2 totaux du projet.
A la recherche du témoignage d’élèves, on me présente Soukaim et Bouchra, deux jeunes filles de douze ans. Elles me sont décrites comme les meilleurs élèves de l’école. D’abord un peu intimidées, elles se libèrent peu à peu. Elles répondent à mes questions, traduites par leur enseignant. Chaque matin, les filles quittent leur domicile vers six heures et marchent presque deux heures pour aller à l’école. Comme elles, plus de la moitié des élèves de l’école Bouchbel parcourt de nombreux kilomètres pour venir en classe. Soukaim confie son enthousiasme et se réjouit d’être hébergée et de vivre sur place. « Certains parents nous disent que nous avons changé le rythme de la maison, explique Mohamed Ait Khouya – le président de l’ATAD. Les enfants transposent chez eux ce qu’ils ont appris à l’internat, comme manger à l’heure et équilibré, par exemple. »

Soukaim et Bouchra, 12 ans, internes de la maison d’accueil de Bouchbel. ©B. Rennes
Quel avenir pour le projet ?
Abdel Zalagh, heureux président de CormoAtlas, est fier du travail accompli. Toutefois, alors que le projet est arrivé à son terme, quelle suite donner à ces quatre années d’activité ? « Il reste du travail à accomplir. Le soutien à l’ATAD va donc continuer, mais de manière plus modeste, uniquement via les fonds de notre association, sans fonds institutionnels additionnels. » La récolte de fonds est un travail de longue haleine. Au-delà d’une simple recherche d’argent, cette approche favorise un ancrage local et permet la sensibilisation des populations du Nord à la coopération internationale. Une manière de penser régulièrement à ceux qui se battent quotidiennement pour l’éducation des populations défavorisées
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AU MAROC, l’école est obligatoire et gratuite, depuis 2002, pour tous les enfants de 6 à 15 ans. Toutefois, malgré le jaillissement d’écoles fraîchement construites, ces nouvelles infrastructures ne profitent pas à tous. Dans les zones rurales, de nombreux obstacles empêchent un enfant d’aller à l’école. Les raisons de ces échecs trouvent leurs origines dans l’éloignement des écoles, l’isolement des habitats et l’inexistence des moyens de déplacement. La pauvreté des familles, qui ont besoin de bras pour les travaux des champs et qui ne peuvent acheter le matériel scolaire ou des vêtements, s’ajoute à ces difficultés. Quitter sa maison avant l’aube, arriver en classe fatigué et devoir apprendre ses leçons dans une langue que l’on ne connaît pas (l’arabe, pour les Berbères), explique que certains enfants abandonnent rapidement. Le développement de transports scolaires, d’écoles satellites réunissant quelques élèves ou encore la construction de maisons d’accueil sont quelques-unes des solutions imaginées par des associations telles que Tighza Atlas de Développement pour lutter contre cette fatalité. |