Propos recueillis par Anne-Christe Horton, chargée de projets FICD – www.jura-afrique.ch.
Du 5-12 juin, les directeurs exécutifs des partenaires béninois de Jura-Afrique ont passé une semaine en pays jurassien. Au programme : l’Assemblée Générale de Jura Afrique, des rencontres, des visites, plusieurs séances de travail pour élaborer le programme stratégique des trois ans à venir et la participation au Festival Monde de Couleurs à Porrentruy.
La FICD leur a demandé leurs points de vue sur les enjeux actuels du développement.

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Bio Orou Djega (BOD), directeur exécutif et gestionnaire des ressources humaines de l’ONG béninoise Potal Men |
Maliki Agnoro (MA), Ingénieur agronome et directeur exécutif par interim de Jura-Afrique Bénin. |
| Potal Men, qui signifie « Notre union » en langue fulfuldé est une ONG peule dont le siège est situé à Natitingou. Jura-Afrique Suisse soutient son programme d’alphabétisation et de post-alphabétisation depuis plus de 15 ans. | Jura-Afrique Bénin (JAB) est une association de droit béninois créée en 2008 et dont le siège est situé à Tanguiéta. Elle est le fruit de l’évolution de la collaboration de Jura-Afrique avec ses partenaires et de sa volonté d’ancrer son travail localement. |
Quels objectifs vous êtes-vous fixés pour la visite de 7 jours que vous êtes en train d’effectuer dans le Jura ?
BOD :
– Participer à l’élaboration de notre programme stratégique 2014-16 avec Jura-Afrique qui nous a fait l’honneur de nous y associer.
– Faire passer le message de la post-alphabétisation comme un tremplin vers la formation professionnelle et la construction de l’identité culturelle Peul.
– Partager notre vision d’une école-ferme assortie de l’intention de produire des documents de formation à l’intention des éleveurs Peuls. – Evoquer les thèmes liés à l’augmentation de la population ( 3 % annuellement au Bénin), notamment la gestion des conflits entre éleveurs et agriculteurs pour l’accès à la terre.
MA :
– Comprendre comment Jura-Afrique récolte les fonds qui nous sont octroyés.
– Dialoguer face à face.
– Discuter des grandes lignes définies par Jura-Afrique Bénin pour l’avenir et les intégrer au programme stratégique en cours d’élaboration. Mais le plus important est plutôt le fait que cette première visite en Suisse a bouleversé toute ma vie et à travers la détermination des partenaires, dont plusieurs sont déjà âgés. Cela renforce mon engagement dans le sens du développement et de l’appui aux organisations paysannes. A partir de maintenant, je sais à quel prix les gens récoltent les fonds.
Quels sont pour vous les 3 enjeux principaux auxquels vous faites face actuellement en matière de développement ?
BOD :
1. La prise en compte réelle des préoccupations des bénéficiaires pour un développement harmonieux et durable.
2. L’auto-financement de nos structures. Arrêter d’attendre que quelqu’un d’autre vous donne un financement. « Nous nous battrons et ferons tout pour un jour s’autofinancer »
3. L’implication des femmes dans nos projets qui plafonne encore à 32 %. Nous sommes convaincus que l’avenir de nos structures est dans les mains des femmes.
MA :
1. La stratégie d’intervention : il faut qu’elle reste participative et réponde étroitement aux besoins de la population cible.
2. Le renforcement des capacités des ressources humaines
3. La diversification des partenariats et la création de réseaux entre organisations sœurs, partenaires techniques et financiers.
Quand on parle de développement on pense aux nouvelles technologies. Comment s’intègrent-elles à vos programmes ?
BOD : Dans le domaine de l’alphabétisation, le téléphone portable est devenu un outil de sensibilisation pour attirer ceux qui n’ont pas encore commencé les cours. Savoir lire et utiliser un clavier de téléphone agit comme un aimant sur toutes les couches de la population. En tant qu’ONG nous participons au lobbyisme auprès des opérateurs pour demander l’insertion des signes spécifiques au fulfuldé, notre langue Peul parlée dans toute la région, afin de favoriser l’accès aux SMS au plus grand nombre. Le téléphone est devenu un moyen de développement indispensable. « Personnellement, j’utilse simultanément deux téléphones. »
MA : Les nouvelles technologies sont des outils dont on ne peut plus se passer si on veut s’intégrer dans le contexte actuel de la mondialisation et ne pas rester en marge du développement. « Qui détient l’info détient le pouvoir. » Les portables et l’Internet nous ont permis d’améliorer nos relations avec notre partenaire Jura-Afrique. On peut partager, garder le contact et accroître notre visibilité. Pour ce qui est de notre équipe, grâce aux services corporate (Moov catho) offert par le l’opérateur GSM MOOV , nous avons bénéficié d’ une mise en réseau à des tarifs très avantageux qui nous permetent d’organiser facilement des télé-conférences. « La révolution du net m’a rendu très accro. Je suis sur la toile à tout moment pour saisir les opportunités qui défilent. »
Quel message aimeriez-vous laisser aux organisations membres de la FICD ?
BOD :
– Renforcez les capacités organisationnelles de vos partenaires à la base. – Encouragez le réseautage des organisations au sein de la fédération et avec les ONG spécialisées dans vos domaines de compétences.
MA : – « Ensemble on est plus forts. » – Toutes les ONG membres de la FICD devraient coordonner leurs efforts pour rendre leurs actions plus performantes. Il y a trop d’actions dispersées en Suisse et au Sud. – C’est à la FICD de pousser les ONG à réseauter
Vous êtes intervenus lors de la conférence de Catherine Morand sur « La Chine en Afrique» lors du Festival Monde de Couleurs à Porrentruy. Pour vous au Bénin, que représente la Chine, une opportunité d’affaires ou une nouvelle colonisation ?

BOD : Les deux. Opportunité, car la présence de la Chine permet aux africains d’accéder à des biens de consommation moins chers dont les téléphones qu’on trouve à 5000 ou 10000 CFA. Nouvelle colonisation, parce que lorsqu’on analyse le type de partenariat prôné entre la Chine et l’Afrique ce n’est pas vraiment « gagnant-gagnant ».
La Chine vient d’abord chercher la matiére première qu’elle exploite à son profit, avec trop peu d’impact sur l’amélioration de vie des populations concernées. On étouffe les initiatives et il n’y a pas de meilleure colonisation que quand quelqu’un détruit en vous votre culture et vous en donne une autre. Vous devenez autre, à son service, donc culturellement aliéné
MA : La présence des Chinois constitue une opportunité dans le sens qu’ils proposent de nouveaux services et produits. Mais c’est aussi une nouvelle colonisation car leur presence tue l’esprit entrepreneurial. Les travailleurs au service d’entreprises chinoises sont exploités et subissent de longues heures de travail chichement rémunérées.
« On vous caresse et en même temps on vous empoisonne. » D’ici peu on risque de dépendre totalement des chinois. On ne peut déjà plus se passer du téléphone portable et on peut suivre des cours de Chinois à la télévision. C’est une forme d’envahissement. Avec le temps ils vont détruire le tissu social et susciter des conflits entre les pro-Chine et leurs opposants.