Aborder la migration quand on parle de développement

Par Anne-Christine Horton, chargée de projets FICD

A l’issue de l’Assemblée générale ordinaire de la FICD du 6 février dernier, Mme Beata Godenzi, responsable du programme global migration et développement (DDC) a dessiné les contours de la migration dans la perspective de son impact sur le développement des pays d’origine des migrants.

Bref rappel statistique

Les phénomènes migratoires ont toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est leur ampleur, liée principalement à l’augmentation de la population sous toutes les latitudes. Aujourd’hui, les mouvements de populations sont extrêmement diversifiés et se font de partout vers partout. La planète compte 214 mio de migrants internationaux dont 7.1 % de réfugiés. Malgré ces chiffres élevés, le phénomène reste assez stable. Mme Godenzi souligne que la plupart des migrants bougent dans leur région d’origine : 81% en Afrique, 75 % en Asie, 60 % en Amérique du Sud, 54% en Europe. La proportion de réfugiés par rapport à la population migrante est beaucoup plus élevée au Sud qu’au Nord.

En Suisse, on dénombre 22% d’étrangers, soit 1.8 millions d’individus. La moitié de ces derniers sont originaires d’Europe et 45 % sont nés en Suisse ou y vivent depuis plus de 25 ans. Au final, il ne reste que 3.8% de la population dans le processus d’asile.

Quel impact sur le développement ?

• La migration crée de nouvelles opportunités dans tous les domaines: échanges de savoirs, de biens, de technologies, etc.

• La migration entraîne des coûts économiques et sociaux importants. Un népalais qui veut partir dans le Golfe doit s’endetter d’un ou deux ans de salaire pour payer ses recruteurs et accepter de vivre séparé de sa famille.

• La migration bouleverse les relations de pouvoir. Au Népal encore, les Dalits, caste indienne méprisée chez eux, se sont vus reconnus et acceptés. Grâce à la migration, ils ont pu changer de statut social et accéder à la propriété.

Le rôle des transferts financiers

Les transferts financiers sont devenus un acteur incontournable du développement des sociétés d’où viennent les migrants. Ils contribuent à la lutte contre la pauvreté et participent à la mise en oeuvre des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD).

Malgré la crise, les transferts monétaires internationaux de particulier à particulier, ont été évalués à 406 milliards de dollars en 2012. A titre de comparaison, l’Aide Publique au Développement (APD) se montait à 133 milliards de dollars en 2011 (selon les chiffres de Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE)).

Les transferts mettent une énorme pression sur les migrants. Ils peuvent engendrer de nouvelles dépendances voire freiner des dynamiques de développement.

L’Inde, la Chine et les Philippines sont parmi les plus grands bénéficiaires de ces transferts. Le Tadjikistan dépend des transferts à 47 % de son PIB (Produit Intérieur Brut).

La place financière suisse occupe quant à elle une place de choix dans ce marché en plein essor.

Migration à la DDC : une vieille histoire !

La DDC consacre une part importante de ses ressources à son Programme Global Migration et Développement (PGMD).

La migration est l’un des 7 thèmes prioritaires de son Message Sud 2013-2016. Douze personnes sont employées dans le service de Mme Godenzi. En 2012, 12 Mio de francs sont affectés aux trois volets de ses engagements en lien avec la migration.

L’objectif actuel est de se focaliser sur les mouvements Sud-Sud en mettant l’accent sur un développement équitable, inclusif et durable plutôt que sur la politique migratoire. Pour atteindre ce but, la DDC a défini les cinq axes de travail suivants :

1. Influer sur le déroulement des concertations internationales sur la migration

2. Veiller à assurer la cohérence de la politique migratoire suisse

3. Défendre des conditions de travail décentes et justes pour les migrants

4. Renforcer la contribution des migrants au développement

5. Intégrer la migration dans le planning du développement L’ouverture prochaine d’un bureau dans les pays du Golfe, l’une des plaques tournantes de la migration, s’inscrit dans cette logique. Dans son travail avec les diasporas en Suisse, elle a par exemple créé un partenariat avec la Tunisie pour valoriser les compétences des personnes hautement qualifiées et renforcer celles des migrants en situation marginale.


Pour illustrer les propos de Mme Godenzi, deux représentants d’associations membres de la FICD témoignent de leur expérience en tant que représentants de la diaspora engagés dans des projets de développement.

Abdel Zalagh, CormoAtlas

« Où sont mes frères ? »

En Suisse depuis 1988, Abdel Zalagh commence par aider individuellement différents groupes dans la région d’où il vient. Le déclic pour créer une association intervient suite à une demande spécifique de soutien d’une école du Moyen Atlas. Au fil des ans, plus de 50 tonnes de matériel sont acheminées, par bus, puis par container. Plusieurs chantiers sont actuellement en cours dont la construction d’un internat et d’un atelier de formation professionnelle. Aucun membre de CormoAtlas en Suisse n’est marocain. Il fait le constat, que les migrants s’investissent peu dans des associations d’intérêt général. La tendance est aux transferts vers sa famille ou des projets visant le village d’origine.

Cristiana Kury, FUSAM

« De l’humanitaire au développement »

Brésilienne établie depuis 10 ans dans le Jura, Cristiana Kury commence par apporter des valises de jouets et d’habits lorsqu’elle rentre en vacances chez elle, pensant faire « de l’humanitaire ». Confrontée aux limites de son action elle décide de «passer au développement ». Elle se met alors à l’écoute des besoins et des possibles localement, démarche qui va déboucher sur la création d’une coopérative de caféiculteurs. Depuis 4 ans, gâce au soutien de l’association de Solidarité Amazonie, FUSAM, basée à Delémont, 20 familles cultivent et commercialisent du café à Silves, à environ 200 km de Manaus en Amazonie